Trois années

Category: Livres,Romans et littérature,Littérature russe

Trois années Details

Alexeï Laptev a trente-quatre ans quand il se rend au chevet de sa s ur malade, dans une petite ville de province. Il y tombe amoureux d une jeune femme de douze ans sa cadette et ne sera pas long à la demander en mariage, sachant pourtant que sa passion n est pas payée de retour. Laptev n est pas un homme séduisant, mais il a pour lui sa droiture ainsi qu une solide fortune, et sa demande sera acceptée. Trois années vont s écouler, durant lesquelles les sentiments vont évoluer, le futur se dessiner, très logiquement sans doute mais avec cette nuance d étrangeté, ces petits riens imprévisibles que l art de Tchékhov est de parfaitement restituer, pour saisir la vie dans ce qu elle a de plus intime, de plus secret, de plus singulier.

Reviews

Ne se reflète aucune lueur. Seulement ces ombres que sont les sentiments de la médiocrité et de l'insignifiance de l'existence. Avec "Trois années", court et implacable roman publié dans une revue en 1895, Tchekhov tend à ses contemporains un miroir, sombre, cruel, dans la lignée de ses écrits les plus pessimistes. Et toujours, lancée d'un récit à l'autre, cette sempiternelle, cette si lancinante interrogation: Pourquoi, en cette fin de siècle, ne sommes-nous pas capables de créer les conditions de notre propre bonheur? Dans l'une des pages les plus emblématiques du roman, le malheureux Laptev, baignant dans la fraîcheur nocturne d'un jardin, rêve de s'enfuir pour une vie entièrement régénérée. Il demeure cependant immobile, cloué sur place par sa vie de chien: " Il sentait du dépit contre lui-même et contre ce chien noir qui se roulait sur le pavé, sans avoir l'idée de s'enfuir dans les champs et les bois où il aurait été libre, joyeux. Ce qui les empêchait tous les deux de quitter la cour, c'était évidemment la même chose: l'habitude de la contrainte, de la servitude. " Le mal n'est pas seulement dans le c?ur de l'homme, dans sa faiblesse et son manque de courage. Ce mal est avivé par les institutions sociales qui le vouent au malheur d'une servitude volontaire. Dans le cas de Laptev, c'est un mariage conclu trop hâtivement avec une femme dont il est amoureux mais qui n'éprouve aucun sentiment pour lui. Ioulia a accepté d'épouser cet homme laid qu'elle n'aime pas de crainte qu'une déclaration ne se renouvelle et pour pouvoir vivre à Moscou. Edifié sur des fondements aussi calamiteux, le mariage, comme on peut s'y attendre, sera un superbe ratage! Tchekhov l'anti-romantique rédige avec prestesse: les quatre premiers chapitres sont un modèle - cruellement jouissif! - de virtuosité narrative. Le récit s'écoule sans diffluence, sur un rythme aussi rapide, aussi précipité que la demande en mariage de Laptev. Voici comment Tchekhov décrit, sitôt l'accord conclu, les premiers instants du couple: "Elle s'approcha de la fenêtre, redoutant ses caresses, et tous deux regrettaient déjà de s'être déclarés; troublés, ils se demandaient pourquoi cela était arrivé." La vérité s'énonce d'une façon abrupte, si comiquement abrupte, que le lecteur peine à refréner, d'une page à l'autre, le plaisir sadique d'assister au naufrage attendu. Ce qui est assez sidérant dans cette histoire - et tristement jubilatoire - c'est que les époux, parfaitement lucides, s'expriment sur leur compte sans détour, de façon tout aussi abrupte que l'écrivain. Le roman s'enlise ensuite dans leur quotidien moscovite, décrivant par des scènes choisies la manière dont mari et femme vont cohabiter en s'évitant soigneusement pendant trois années. Il ne se passe rien de romanesque dans l'existence de ces deux-là, seulement la vie et son cortège d'événements familiaux, mais la composition si concise, si précise, fabuleusement divertissante, de Tchekhov rend précisément romanesque ce rien, ce néant conjugal, là où sur le même thème Tolstoï - avec lequel Tchekhov ne cesse de débattre de livre en livre - déploie tant d'énergie et dramatise à l'extrême ("Le Bonheur conjugal", "La Sonate à Kreutzer"). "Trois années" serait plutôt l'équivalent littéraire de l'inénarrable tableau de William Hogarth, "Mariage à la mode": une tragi-comédie dérisoire, et pourtant, suggère l'écrivain, si commune: "Laptev ne trouvait à tout cela qu'une consolation, aussi banale que ce mariage même: celle de n'être ni le premier ni le dernier dans son cas. Des milliers d'hommes se mariaient ainsi." Tchekhov ne croit pas au progrès, ne croit pas à l'irruption du romanesque dans la vie de ces milliers d'hommes qui sont ses frères russes. Avec quelle ironique, avec quelle cinglante neutralité, les observe-t-il s'agiter sous son microscope! Comme tous leurs mouvements sont vains, confus et médiocres!